Traversée vers les Baléares

Jeudi 09 septembre, 9H00 , départ de Marseille à bord de notre Trident 80, Mamina II, direction les Baléares.

Rapidement, au niveau des îles du Frioul, le vent forcit vers un 18 Nœuds établi avec des rafales plus intenses. Je vais à l’avant pour affaler le génois, endrailler le foc et changer le point d’écoute afin de pouvoir hisser cette plus petite voile, plus confortable dans ce temps venté. Au moment de hisser, je vois l’œillet de point d’amure qui décroche… Zut, même en arrêtant de hisser, le foc part en drapeau en tête d’étai. Je le récupère par l’écoute pour le réinstaller à bon poste. Nouvel envoi, tout se passe bien (je me note de faire plus attention à la décroche du point d’amure au hissage). Pierre prend deux ris dans la GV (grande voile), avec facilité et dextérité.. Nous sommes au près bon plein, le bateau gîte fort, petit à petit la houle se forme. Nous avançons fièrement à une moyenne de 6 Nœuds ce qui est super pour notre bateau… Les côtes continentales s’éloignent, c’est parti pour l’aventure.

Je vous laisse imaginer le confort pour se déplacer, uriner, se nourrir… tout est sport, inconfortable… Mais le bateau file vers notre cap à 190, le vent est stable, les miles nautiques s’accumulent. On passe plus de 20 heures avec nos 2 ris.

La nuit est propice à l’introspection, aux grands questionnements… Je me souviens d’une question posée par mon grand-père à mes 25 ans alors que je voyageais souvent: Pourquoi voyages-tu ? A l’époque j’ai répondu que j’en avais besoin, envie de découvrir le monde… Cette question me revient et j’essaie d’étoffer ma réponse.. Pourquoi je voyage, pourquoi ce besoin de partir, de rechercher l’aventure ?… Effectivement la découverte! mais ce n’est pas cela qui m’anime vraiment. Je crois plutôt que c’est pour me sentir vivante, connectée avec la vie, avec la Terre.. Je me vois comparer l’aventure avec celle d’enfanter et de devenir mère.. Passer des zones de turbulences, aller vers l’inconnu mais créer la vie, naturellement, comme l’Homme est capable de le faire depuis la nuit des temps.. Cela nous rend plus fort, nous oblige à être bousculés, à ne pas nous endormir dans un train de vie confortable qui pourtant nous éteint à petit feu… Voilà, c’est tout ça qui me fait voyager, partir à l’aventure, même si mon ventre est noué par la peur de l’inconnu, de ce qui peut nous attendre, ce sont des moments intenses, de riches réflexions qui font grandir et qui me relient avec plus grand que moi.

Mes réflexions sont entrecoupées par des orages au loin, qui fendent le ciel devant nous. Pierre me rassure, il est fin observateur… Normalement pas d’inquiétude à avoir, ils avancent plus vite que nous et se déplacent vers l’est.. Nous tournons environ toutes les deux heures à la barre. Le bateau est toujours gîté avec des vagues qui parfois nous rincent.. J’ai pu observer un éclair d’une puissance inimaginable, entre deux nuages, une colonne de feu jaune, rouge qui fend le ciel. Je n’avais jamais vu ça.

Le jour se lève, enfin, nous renvoyons pleine voile avec le génois au petit matin. C’est toujours moins impressionnant quand on voit autour de soi… Un petit café toujours à 25° degrés de gîte.. La pause est de courte durée, nous observons le ciel qui s’assombrit de façon inquiétante derrière nous.. Des éclairs et un grondement sourd nous poursuit.. Pas de doute, nous allons être pris dans un grain. J’ouvre le livre des Glénan pour voir s’il y a des astuces pour la conduite à tenir en cas d’orage : il propose de mettre la chaîne autour du mât et des haubans puis de mettre l’ancre à l’eau. On garde ça entête au cas où la situation dégénère. On sort les tenues de pluie, les gilets, les harnais, on ferme le bateau.. Tout s’enchaîne vite, nous sommes réactifs. J’envoie le foc sans encombre cette fois, Pierre prend les 2 ris.. Le grain approche et nous englobe. Nous fuyons vers l’Est selon les observations de Pierre. La mer blanchit, la pluie nous fouette le visage, nous voyons des éclairs… Nous sommes tendus, moi crispée sur la barre, j’ai peur. Je pense à tous ceux que j’aime, je prie les Dieux, mes égrégores, mes ancêtres, de nous aider.. Nous voyons le ciel qui commence à s’éclaircir, le vent tombe complètement, et là un éclair tombe pas loin de nous : son grondement déchire le ciel, nous tremblons en ressentant sa vibration jusque sous nos fesses par le bateau qui lui aussi raisonne de cette puissance. Puis tout se dégage, le vent fait un petit 360° ce qui nous fait tourner dans l’eau, puis il s’établit en Nord Est. Nous nous rendons compte que notre ligne de pêche est coincée sous le safran.. Nous n’arrivons pas à la dégager, si nous trouvons un moment, Pierre plongera pour tenter de la récupérer, pour le moment il faut avancer. Nous reprenons notre route au grand largue, allure beaucoup plus confortable. Nous faisons sécher nos vêtements, et nous mangeons sur le pouce pour reprendre des forces… Quel aventure, nous sommes vraiment petits face aux éléments. Malheureusement, la pause n’est pas longue, un autre grain se forme, encore plus large et plus noir que le précédent…. On se prépare, on change de voilures et on s’échappe toujours vers l’est en vent arrière. Le grain est puissant, encore plus fort que le premier, la mer est vraiment blanche, je fixe le compas et le point d’écoute de mon foc… Garder le cap, ne pas partir au lof dans les surf pour ne pas nous faire embarquer par le vent qui est vraiment fort.. Ne pas empanner non plus au risque d’abîmer la grande voile ( nous avons déjà eu l’expérience d’une déchirure sur un empannage mal maîtrisé). Nous faisons des pointes à 10 Nœuds, du jamais fait pour moi avec Mamina. Là je n’ai même pas le temps d’avoir peur, je suis hyper concentrée, monotâche: Le cap, le cap, le cap! Ça me fait penser à mon expérience plus de vingt ans en arrière avec mon amie Cécile au championnat de France de Kl 15,5 (un petit catamaran)… Les deux touristes du grand Large (un petit lac près de Lyon ou nous nous entraînions), dans le gros temps au Havre… Ici, il y a la pluie et l’orage en plus, l’insouciance de la jeunesse en moins, mais les même sensations, d’être scotché à ma barre, l’œil vif, la concentration extrême, comme un non droit à l’erreur. Pierre est concentré aussi, et observe. Sa présence est apaisante. On forme une équipe de choc dans la tempête!

Le grain passe, quel soulagement. Mes épaules se relâchent légèrement, mes doigts se décrispent de la barre, je ne m’étais pas rendu compte à quel point c’était douloureux, je mets un petit moment à retrouver la motricité complète dans mes mains.

Derrière nous le ciel est dégagé, ce sera notre dernier grain de la traversée.. Ces moments de stress intense, c’est aussi ça le voyage.. J’admire tous les navigateurs au long cours qui partent affronter les éléments, ce sont des héros, de grands Hommes. Vive l’aventure qui nous fait sentir vivant, qui nous donne envie de chanter la vie, qui nous fait prendre conscience de la chance d’être là, sur cette Terre, riche, belle et puissante. Le voyage de cette façon, dans la simplicité, avec un confort minimum est une véritable école…Tout le monde devrait y goûter s’il se sent appelé.. Une vraie prise de conscience des priorités que l’on donne à sa vie.

La fin de journée se passe paisiblement, nous sommes fatigués mais heureux. Avant la tombée de la nuit nous mettons à la cap pour ralentir le bateau au maximum. Pierre plonge en s’harnachant pour libérer la ligne de pêche… Il y a 2500 mètres sous nous, moi je ne suis pas capable de me tremper dans une mer légèrement agitée avec tout ce vide en dessous, j’aurais l’impression d’être un appât géant pour Kraken.. Bon c’est vrai que j’ai l’imaginaire débordant, ce qui, dans certaines situations, n’aide pas ! Je reviens à Pierre, qui me crie : il y a des Dauphins! Apparemment, une petite vingtaine de dauphins nous accompagnent sous la coque. Nous ne les voyons pas de l’extérieur, mais il a pu en profiter tout en libérant la ligne sans encombre. Magique!

Le reste de la traversée se déroule sans encombre, pendant près de 10 heures nous naviguons sous génois tangonné et GV affalée, nous arrivons à proximité des côtes de Minorque vers 4H30 du matin dans une nuit toujours noire, parsemée d’étoiles, avec un spectacle d’étoiles filantes. L’arrivée au GPS est impressionnante, mais Pierre a déjà mouillé de nuit avec François, je lui fais complètement confiance. Pierre est à la barre, moi à l’ancre. Samedi 11 septembre, 5H15, nous mouillons à Cala Tortuga au sud du phare de Favàritx, par 4 mètres de fond dans le sable, tout est Ok! On plonge dans la cabine avant pour dormir profondément et intégrer cette expérience, riche en émotions. Nous sommes heureux et fiers de nous!

Maintenant place aux eaux turquoises et aux criques paradisiaques, nous l’avons bien mérité!

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